samedi 10 avril 2010

une horloge dans des sacs


Un petit billet, juste pour saluer un anonyme.

Chaque matin ou presque, parfois le soir, je croise station Auber une de ces ombres qui se dessinent sous ces initiales cinglantes "S D F". Une de ces ombres masquées par ces appellations rassurantes qui ne contrôlent que nos appréhensions: "marginal", "paumé", "scotché", "fou" ,"décalé", "débile", "loque".
Chaque matin, certains soirs, je croise cet homme et ses sacs, station Auber, aux pieds des escalators, à l'entrée des tapis roulants.
Qui est cet homme? lui-même le sait-il?
Comment est-il?
Moi-même qui le croise presque tous les jours, parfois certains soirs, je serais en mal de le dire.
Une cinquantaine usée. Il est encore brun. Flou. 1m70. Une cinquantaine élimée, un âge qui s'est fuit.
Une ombre futée finalement: elle sait se dérober aux regards.
Même pas un physique. Rien qui permette de le "placer" dans ma mémoire. Un âge indistinct. Des pieds qui traînent. Même pas une odeur.
Une courbe des épaules. Un effacement qui s'impose. Mais cette volonté, cet acharnement à respecter l'ordre et le rythme du déplacement de ses sacs.
Cette ombre du matin, de certains soirs, est toute entière absorbée par ces incroyables, improbables sacs.
IL a 6 sacs. Gros. Ventrus.
Remplis pour certains d'autres sacs, pliés.
Remplis pour d'autres de journaux, pliés.
Remplis, tous, de choses dont le sens qu'IL y attache m'échappe.
Remplis de ce qui fait sa "place", son "ordre".

Il les déplace 3 par trois, dans un mouvement qui lui appartient.
Il a défini au fil du temps son espace et sa place.

A force de tâtonnements, il a trouvé son rythme, le découpage des journées, le temps qui pour lui a du sens.
Au milieu de la cohue pressée et égotiste, il place ses sacs.
Trois sacs aux pieds de l'escalator , au milieu.
Trois autres sacs pendus à ses bras qu'il transporte en haut de l'escalator. Il va les poser à une place très précise. Toujours au milieu du flux des "pressés" anonymes que nous sommes, nous qui ne déplaçons que nous, nous les "sans sac".
Il va les poser, trois par 3, entre nos pattes.
Puis, il fera le chemin arrière pour aller chercher les trois autres sacs.
Il les montera en haut de l'escalator, à côté des premiers autres.
Il goûtera alors cette harmonie retrouvée: tout son monde, toute sa galaxie de sacs recomposée, plantée au milieu de la cohue. Il ne verra pas les passants pressés qui s'agacent de ce détournement imposé. Il n'entendra pas leurs bougonnements.
Puis il déplacera légèrement trois sacs. Pas forcément les mêmes.
Il prendra un temps infini à repositionner ces 2 groupes de trois sacs. Il retouchera leur alignement, ajustera l'espace entre les 2 groupes de trois sacs.
Il construira une nouvelle composition, de celles que lui seul comprend.

A cet instant précis, il est maître de l'équilibre, roi de sa galaxie
A cet instant précis, il est celui qui définit l'équilibre.
Puis, il prendra trois sacs. Les déplacera jusqu'au prochain point. Et cela se reproduira toute la journée.
Mètre après mètre.
Recomposition des lots de trois sacs, après recomposition des lots de trois sacs.
Trébuchements et détournements des "pressés", après trébuchements et détournements des "pressés".
A vrai dire, je ne le croise que le matin et parfois certains soirs.

Pourtant cet anonyme d'Auber, cet homme aux sacs, cette silhouette, IL me touche.
Combien connaissons-nous de personnes qui chassent cette lubie, cette chimère qu'est le découpage régulier du temps?
Mon homme au sac est un inventeur.
Mon temps à moi n'est pas calibré. Le souvenir d'un instant prendra des heures, des années passeront comme un souffle, le moment présent peut rester suspendu.
Le temps se définit par ce qu'il permet.
Cet homme aux sacs a défini le temps très minutieusement Il a son algorithme, son équation parfaite à aucune inconnue, composée de mètres, du poids et de la couleur des sacs et même de l'agacement des "pressés sans sac".
Il a mon attention et mon respect.
Il a mes excuses de l'avoir évité sans tact. Il a mon admiration face à sa détermination.

Son horloge semble folle, faite de distances, de poids, de couleurs et de bruits.
Mais son horloge est forcément juste: son temps n'a pas de comparaison, il est unique.

Voici finalement mon salut: cette ombre que je croise tous les matins, certains soirs, cette ombre mangée par la silhouette de ses sacs, cette ombre m'est familière et me touche.
Son temps m'est accessible.
Merci à lui

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